À moins d’un souhait spécifique, tous les modèles du Liuto forte sont équipés de sillets métalliques fixes. Ce choix repose sur de bonnes raisons:
Les instruments à cordes pincées, avec lesquels on ne peut produire de son permanent contrairement aux instruments à cordes frottées, vivent de la résonance de la corde pincée. Tout ce qui réduit cette résonance entraîne une perte de « cantabilité » et une diminution des possibilités de modelage musical.
Sur un luth de facture historique, cette résonance est fondamentalement réduite par trois caractéristiques de construction: la proximité entre la première barre sous la table et le chevalet ; la suspension de la corde au chevalet dans une boucle élastique ; et des sillets en nylon ou en boyau noués autour du manche.
Ces trois caractéristiques contribuent toutes à la durée des sons particulièrement courte d’un luth historique, ce qui laisse souvent les auditeurs qui ne sont pas déjà des amateurs de cet instrument peu satisfaits. Les sillets noués autour du manche, autant que la boucle au chevalet, agissent, en raison de leur élasticité, comme une sourdine et privent la corde pincée d’une grande part de son énergie vibratoire. Leur utilisation sur les luths historiques était motivée par des considérations pratiques, qu’un auteur contemporain commentait ainsi: « en ce qui concerne les sillets, on peut les faire fixes ou mobiles. Les premiers peuvent être en bois, en ivoire ou en cuivre, comme ils sont sur le cistre […]. Il est cependant préférable qu’ils soient mobiles, afin qu’on puisse les déplacer dans un sens ou dans l’autre, plus haut ou plus bas, et compenser ainsi les imperfections et autres défauts inhérents aux cordes dont la moitié inférieure est souvent différente de la moitié supérieure et pour lesquelles un sillet peut être juste et les autres faux et mauvais » [1].
Il est fréquent d’entendre que la mobilité des sillets fut conservée afin de tempérer le son à convenance. Cet argument souvent utilisé témoigne avant tout de la méconnaissance des conséquences du déplacement d’un sillet qui se répercute non seulement sur une corde, mais sur toutes les cordes voisines.
Une vérification de la transmissibilité effective de tempéraments irréguliers, comme on les utilisait pour les instruments à clavier jusqu’au XVIIIème siècle, donne sur les instruments à sillets, des résultats décevants. [2]Ceci n’est pas surprenant, si l’on considère que de tels tempéraments reposent sur l’emploi d’une corde à vide pour chaque note. Vers 1600 déjà, apparurent dans la littérature pour luth des pièces qui modulaient à travers toutes les tonalités, ce qui fait penser que le tempérament à intervalles égaux trouva ses origines dans les instruments à sillets. [3] La querelle à propos du meilleur tempérament qui, comme dans les siècles passés, embrase régulièrement le milieu du luth, permet de conclure que de tout temps se trouvèrent des auditeurs pour qui la tierce pythagoricienne ou la « quinte du loup » [4]constituait un prix résolument trop élevé pour la justesse de l’un ou l’autre intervalle.
Ainsi, dans la mesure où notre intention première n’est pas d’utiliser un matériau insuffisant pour les cordes, nous ne voyons pas de raison valable pour conserver les sillets mobiles, très désavantageux d’un point de vue acoustique, à moins de vouloir reconstituer fidèlement le son d’un luth historique.
Quant à l’usure rapide des sillets en boyau, l’ingénieur Benno Streu (Fribourg) attire notre attention sur deux phénomènes physiques intéressants:
Une corde vibrante pousse l’air devant elle ce qui crée un effet de vague. Si le sillet est trop bas, l’air poussé touche alors les sillets suivants ainsi que la touche au moment où la corde rencontre le sillet, ce qui entraîne un effondrement précoce de la vibration de la corde. Ce phénomène se produit quand les sillets sont d’une hauteur inférieure à 0,8 mm.
Une autre déperdition d’énergie résulte du film aqueux mono-moléculaire qui enrobe tout objet. Si, à cause de l’usure des sillets ou d’une hauteur de corde insuffisante, la corde vibrante se rapproche trop du sillet suivant, les films aqueux de la corde et du sillet se touchent, entraînant une perte d’énergie vibratoire de la corde.
Ces deux effets peuvent être testés sur une guitare électrique, sur laquelle la hauteur des cordes peut être abaissée pendant le jeu. Juste avant que la première corde ne frise, le son devient nasillard et nettement plus court. Pour cette raison, il est nécessaire de veiller à ce que les cordes ne soient pas trop basses et les sillets pas trop plats.
Les sillets noués autour du manche se retrouvent souvent inférieurs à 0,8mm après une certaine utilisation. Ils ont en outre la fâcheuse tendance de se déplacer et détruisent ainsi toute partition raisonnable de la touche. Les sillets doubles sont particulièrement désavantageux. Dans cette configuration, l’un des sillets porte la vibration de la corde, tandis que l’autre, dans la limite du film aqueux mono moléculaire, étouffe la corde.